« Cocons » Voyage entre les mondes

À Bürenkhii, capitale du peuple du Cheval, il y a trois siècles…

Le Zövlöl s’était réuni la veille au soir, en urgence. Cela faisait de bien nombreuses années que les chefs de tribus, les Daichin, n’avaient pas eu besoin de se rassembler pour un sujet aussi grave. La dernière fois, c’était quand les Dragons avaient voulu revendiquer les plaines de Duulakh. Le conflit avait alors nécessité l’intervention des Tigres, des Chèvres et des Serpents pour être résolu.

Ce soir-là, les Daichin ne parvenaient pas à se mettre d’accord. Les fermes frontalières des terres Sangliers venaient d’être attaquées les unes après les autres, ne laissant aucun survivant. Les éleveurs avaient été retrouvés éventrés, les entrailles dévorées. D’intenses recherches étaient en cours, aidées de l’Aaratan et des forces armées de l’Enclave, en vain : personne ne parvenait à mettre la main sur le coupable. Homme ? Yôkai ? Les chefs de tribus étaient bien incapables de répondre précisément à cette question. Beaucoup étaient convaincus qu’un Yôkai particulièrement sauvage et retors errait dans l’Enclave ; d’autres, plus rares, semblaient certains que les Sangliers étaient les coupables.

Comme chaque fois que les Daichin n’arrivent pas à s’entendre, on fit appel à une Böö. Cette dernière se présenta au Zövlöl dès qu’elle reçut le message. Le visage ridé comme une vieille pomme, le corps voûté sous le poids de ses amulettes, elle s’avança en silence. On la mena respectueusement au cercle consacré, où elle s’installa sur de moelleux coussins. Toutes ses articulations craquèrent. La Böö ferma les yeux. Son apprentie commença à frapper sur la peau tendue de son vieux tambour. Les vibrations emplirent peu à peu la pièce. La vieille femme se balança d’avant en arrière. Après de longues minutes, elle s’écroula : elle venait de passer dans le monde des esprits. Son apprentie ne bougea pas. Si le rythme s’arrêtait, la Böö pouvait bien ne jamais retrouver son chemin.

Dans le monde des esprits, son corps était encore jeune et vif. La femme se redressa et observa les alentours. Les bâtiments avaient disparu, il n’y avait rien d’autre qu’un petit autel où brûlaient bougies et encens. L’herbe était plus verte, le bleu du ciel lui brûlait les yeux. Un bruit de galop se fit entendre et elle fit volte-face.

— Te voilà, dit-elle avec tendresse à l’immense cheval blanc qui venait d’arriver.

Ce dernier expulsa l’air par ses naseaux. Son regard exprimait la contrariété.

— Le Zövlöl m’envoie, expliqua-t-elle. Des éleveurs se font attaquer. Quelqu’un ou quelque chose dévore leurs entrailles. Nous devons arrêter cela.

— Monte.

Le cheval indiqua son dos d’un signe de tête.

— Je dois te montrer quelque chose, ajouta-t-il.

La Böö le remercia et se hissa sans difficulté sur le dos de son esprit compagnon. Ce dernier s’élança alors, ses sabots frappant à peine le sol. Habituée, la femme emmêla ses doigts dans son épaisse crinière. Le paysage défila à toute vitesse sous ses yeux. Çà et là, d’étranges feux follets mauves semblaient sortir de terre ; ils n’étaient pas là lors de son voyage précédent. Le cheval avait pris la direction de la Barrière. Plus ils en approchaient, et plus les lueurs dansantes étaient nombreuses.

— Zuukh les a placés là, expliqua le cheval.

La Böö hocha la tête, soucieuse à son tour. Elle avait peur de comprendre ce qui avait poussé l’Esprit du feu à déposer ainsi ses enfants dans cette zone de l’Enclave.

Alors qu’ils arrivaient en vue de la Barrière, la femme constata avec effroi que d’innombrables larves putrescentes l’avaient envahie. Leurs corps répugnants palpitaient en rythme. Par endroit, la Barrière avait cédé et les larves se faufilaient avidement, tombant sur le sol avec d’ignobles bruits de chairs déchirées.

— Voilà le mal qui attaque les éleveurs. Une fois dans l’Enclave, les larves s’enterrent et s’enferment dans un cocon. Ce qui en sort évolue dans le monde des Hommes, c’est cela qui se nourrit de leurs entrailles.

— Pourquoi personne n’a été prévenu ?

L’esprit piaffa.

— Tout ceci n’était pas là il y a encore quelques jours.

Une larve immense tomba juste devant eux. La Böö fit un bon en arrière alors que l’esprit piétinait le Yôkai avec ardeur.

— Que dois-je faire ?

— Il faut trouver les cocons.

La Böö se retourna : ce n’était pas l’esprit qui lui avait répondu, mais un homme qui venait d’arriver, juché sur le dos d’un immense loup bleu. La femme reconnut l’un des Amitan du peuple du Chien. Elle le salua avec respect.

— Nous nous occupons de rétablir la Barrière et d’exterminer les larves. Zuukh est parti chercher du renfort, précisa l’esprit cheval.

— Zam arrive lui aussi, indiqua le loup bleu. Avec tous mes frères.

— Comment trouvons-nous les cocons ?

Le cheval se tourna et désigna les feux follets.

— Ce sont eux qui les trouvent. Il y a un cocon sous chaque feu follet.

Les yeux de la Böö s’écarquillèrent d’effroi.

— Tant que ça ?

— Retournez dans le monde des Hommes, ordonna le loup bleu. Prévenez les forces militaires. Il faut surveiller toute la zone pour abattre les Yôkai qui sortiront des cocons très bientôt. L’Aaratan se chargera de traquer ceux qui se sont déjà éparpillés dans l’Enclave.

L’Amitan inclina la tête. La Böö, toujours inquiète, observa les larves une fois de plus, essayant de voir au-delà du mur fangeux qu’elles formaient.

— D’où viennent ces larves ?

— Plusieurs Expéditions Brumeuses sont en train de chercher leur mère, répondit le cheval. Ne vous inquiétez pas. Ce Yôkai n’est pas assez puissant pour mettre l’Enclave en péril. Plus maintenant que nous l’avons repéré.

Le retour angoissa la Böö, malgré les paroles rassurantes de son esprit protecteur : les feux follets étaient toujours plus nombreux. Quand elle retrouva son vieux corps, son apprentie posa doucement son tambour et lui donna à boire, d’un geste calme et habitué. D’une voix fatiguée, la Böö répéta le message des esprits. Les Daichin prirent aussitôt les dispositions nécessaires, pendant que la vieille femme plongeait dans un profond sommeil dont elle ne se réveillerait plus. Son apprentie devint Böö à son tour.